Actions américaines

Perspectives de marché
26.05.2026
6 minutes

Ne misez pas tout sur la tech

Entretien –  Laurent Denize  –  Directeur des investissements, ODDO BHF Asset Management & Laurent Grassin – journaliste, directeur média Boursorama

Malgré un contexte géopolitique tendu et les inquiétudes liées au conflit au Moyen-Orient, le scénario économique mondial reste globalement constructif. Les perspectives de croissance ont été légèrement révisées à la baisse de 3,3 % à 3,1 %, mais sans remise en cause majeure du cycle économique américain.

Aux États-Unis, certains signes de ralentissement apparaissent néanmoins :

  • Consommation : Tassement progressif de la consommation, visible par exemple dans le repli des dépenses par carte bancaire.
  • Énergie : Le gallon d’essence au-dessus de 4 dollars érode la confiance des ménages, sans coussin fiscal pour atténuer le choc.
  • Crédit privé : Signaux de tension sur le crédit privé (1 500 Md$) : non systémique face aux 12 000 Md$ du marché hypothécaire, mais à surveiller.

Toutefois, ces fragilités sont largement compensées par la dynamique exceptionnelle des investissements dans la technologie et l’intelligence artificielle. Le secteur technologique représente désormais une part majeure de la croissance américaine – 40% – et continue d’alimenter fortement les bénéfices des entreprises et joue un rôle d’amortisseur.

Le risque numéro un : la remontée des taux
Plus que le ralentissement économique, c’est la hausse des taux longs qui concentre les inquiétudes. Au-delà de 5,5 % sur le 10 ans américain, l’effet richesse — adossé à la fois à l’immobilier et aux marchés financiers — pourrait se gripper. Trump, en tant « qu’homme de l’immobilier », a tout intérêt à ce que les taux se stabilisent avant les élections de mi-mandat.

Les marchés sont entrés dans une phase de croissance hors normes. Chiffres d’affaires en hausse de 80 %, bénéfices multipliés par deux ou trois pour les leaders des semi-conducteurs : les références historiques ne suffisent plus à cadrer ces trajectoires. Comme l’exponentielle du Covid que personne n’avait anticipée, la croissance de l’IA dépasse les modèles cognitifs habituels.

Une société qui croît de +50 % par an peut paraître chère aujourd’hui et devenir bon marché dans deux ans. C’est la logique qui s’impose désormais sur la partie infrastructure de la tech — et elle justifie la résilience des marchés actions malgré la tension sur les taux.

Où en est-on réellement dans le déploiement de l’IA ?

Les gérants spécialistes de la tech situent le déploiement de l’infrastructure IA au niveau 2 sur une échelle de 10. Autrement dit : nous n’avons encore rien vu. L’analogie est celle de la construction d’une ville — pour l’instant, on pose les fondations et les routes. La vague suivante, celle qui verra tous les secteurs économiques « habiter » cette infrastructure, reste entièrement devant nous. Les gains de productivité qui en découleront pourraient dépasser ceux d’Internet.

Parler de « la tech » comme d’un bloc homogène est devenu trompeur. Sur trois ans, l’écart de performance entre l’infrastructure IA et les éditeurs de logiciels traditionnels atteint 300 %. Acheter un ETF NASDAQ sans distinction, c’est aujourd’hui prendre un pari concentré sur les deux extrêmes à la fois.

Infrastructure IA  ✓

  • Semi-conducteurs & puces
  • Data centers & équipements
  • Utilities / électrification
  • Puissance de calcul

Éditeurs de logiciels  ↓

  • Business models remis en question par l’IA générative
  • Reculs de -30 % à -50 % observés
  • Financement via crédit privé fragilisé
  • Valeur terminale incertaine à 10 ans

L’exemple Microsoft : se réinventer pour survivre
Microsoft illustre comment un éditeur peut se transformer plutôt que de subir. En intégrant un distributeur de tokens d’IA directement dans Microsoft 365, il monétise l’accès aux modèles d’IA comme une nouvelle couche de valeur dans le package entreprise. La capacité de calcul IA devient une composante de rémunération et de productivité — et Microsoft reprend la main sur la chaîne de valeur. Duolingo ou d’autres éditeurs mono-produit n’ont pas cette latitude.

Dans un environnement aussi disruptif, la sélection individuelle de titres « stock picking » devient plus complexe – même pour les professionnels. La disruption peut invalider une thèse d’investissement du jour au lendemain. La question n’est donc pas « faut-il rester investi ? » — la réponse est oui — mais « comment structurer ce positionnement de façon robuste ? »

Le facteur momentum : une anomalie de marché prouvée sur 40 ans

La stratégie momentum repose sur un constat empirique solide : les valeurs qui ont le mieux performé tendent à continuer de surperformer, et réciproquement. Ce phénomène est alimenté par des biais cognitifs bien documentés — excès de confiance, effet moutonnier, peur de manquer le mouvement (« FOMO »).

Sur 40 ans de données MSCI, le facteur momentum surperforme tous les autres facteurs (value, qualité, croissance). La stratégie pilotée par ODDO BHF AM depuis 20 ans sur cette base affiche une surperformance de +1,5 % par an vs S&P 500, avec un profil de risque proche de l’indice.

Concrètement, comment ça fonctionne ?

  • Identifier les valeurs dont la tendance de long terme est intacte et la volatilité contenue — signe de fondamentaux solides derrière le mouvement de prix.
  • Construire un portefeuille avec des contraintes sectorielles explicites, pour éviter une concentration excessive sur la tech tout en maintenant une surpondération sur les valeurs à fort momentum.
  • Rester proche de l’indice de référence en termes de risque — tout en le battant. Ce n’est pas un pari directionnel, c’est une optimisation disciplinée.

Pourquoi pas un ETF S&P 500 Equal Weight ?
L’équipondération réduit la concentration, mais elle supprime aussi l’exposition aux valeurs à fort momentum. Dans un marché de tendance comme celui-ci, la polarisation est une réalité à capter et à encadrer — pas à effacer. Réduire le poids de Nvidia au niveau de celui d’une utility régionale, c’est passer à côté du moteur structurel du marché.

Les secteurs bénéficiaires de l’IA aux États-Unis

La révolution IA ne profitera pas qu’aux acteurs technologiques directs. À mesure que l’infrastructure se déploie, tous les secteurs économiques commenceront à « habiter la ville » — c’est-à-dire à monétiser les gains de productivité permis par l’IA.

  • Énergie : Utilities & électrification : bénéficiaires directs du boom énergétique lié aux data centers.
  • Finance : Banques et assurances : déploiement massif d’agents IA. HSBC a annoncé la suppression de 37 000 postes — la vitesse des gains d’efficacité est sans précédent.
  • Santé : Santé : diagnostics, recherche, administration — l’IA s’y déploie à grande vitesse.

La Chine : second pilier stratégique

La Chine est souvent sous-estimée dans les allocations occidentales. C’est une erreur à corriger. Le plan quinquennal a réorienté les subventions de l’immobilier vers les industries de haute technologie : quantique, nucléaire, robotique. Dans ce dernier domaine, la Chine dépasse désormais le Japon et rivalise avec les États-Unis.

  • Vivier de talents : 9 fois plus d’ingénieurs formés chaque année qu’aux États-Unis.
  • Valorisations : Valorisations décotées, politique de soutien aux marchés actions pour recréer un effet richesse et relancer la consommation intérieure.
  • Robotique : Avance avérée sur la robotique industrielle — un segment où la qualité chinoise dépasse désormais la production japonaise.

La révolution de l’IA dépasse le cadre financier. Elle redessine les équilibres économiques, sociaux et géopolitiques — et ces transformations doivent désormais entrer dans les grilles d’analyse des investisseurs.

  • Désinflation : L’IA devrait produire un effet puissamment désinflationniste à moyen terme, grâce aux gains de productivité. C’est l’un des facteurs qui soutient la thèse haussière sur les actifs risqués.
  • Emploi & cohésion : Mais l’accélération des suppressions d’emploi (HSBC, secteur financier…) posera des questions d’acceptabilité sociale et de répartition de la richesse que les gouvernements devront adresser.
  • Géopolitique : La maîtrise technologique est devenue le cœur de la politique étrangère américaine comme chinoise. Les questions de souveraineté des données et de réglementation de l’IA influenceront les valorisations sectorielles.
  • Allocation : Dans ce contexte, la sélection de titres pure ne suffit plus : les facteurs géopolitiques, réglementaires et sociétaux doivent être intégrés dans la construction de portefeuille.

La tech reste incontournable — elle représente 40 % de la croissance américaine et l’essentiel des gains de productivité à venir. Mais la dispersion intra-sectorielle est aujourd’hui telle qu’une approche indicielle naïve expose à des risques asymétriques considérables. La clé réside dans une sélectivité rigoureuse, une approche systématique par le momentum et une diversification pensée.

  • Cœur de portefeuille
    Stratégie smart momentum sur actions US — surexposition à l’infrastructure IA encadrée par une diversification sectorielle rigoureuse. +1,5 % vs S&P 500 sur 20 ans.
  • Complément thématique
    Fonds Global ArtificiaI Intelligence pour capter la seconde vague (monétisation de l’IA dans les secteurs) avec une volatilité plus maîtrisée qu’un fonds tech pur.
  • Diversification géographique
    Actions chinoises — valorisations décotées, dynamique tech de pointe (robotique, ingénierie), soutien politique des autorités.
  • À éviter
    Concentration exclusive sur les éditeurs de logiciels ou ETF NASDAQ non filtrés. Risque de -30 % à -50 % en cas de disruption du modèle économique.


En résumé : rester investi, rester exposé à l’IA, mais de façon disciplinée. Le marché de tendance actuel récompense ceux qui l’accompagnent — à condition de ne pas tout miser sur un seul pari.

Document rédigé à partir de la web-conférence ODDO BHF Asset Management. Ce document est à caractère informatif et ne constitue pas un conseil en investissement.